« Les Français sont si mal informés ! »...
(Édouard Herriot, de retour d’URSS, 1933)
Avec des pertes comparables à celles de la Première Guerre mondiale, la guerre paysanne menée par le régime russo-communiste en Ukraine apparaît comme
l’une des plus vastes hécatombes de l’Histoire universelle. Des villages entiers déportés, fusillés, et affamés jusqu'à ce que mort s'ensuive; de nombreuses connivences, surtout en France, au
service des bourreaux... Voici en quelques mots la teneur de ce dossier auquel ont participé survivants, historiens et commentateurs, en témoignage d’un crime qui tait toujours son
nom.
De même qu’on dénombre « à cent millions près » les victimes de la faim dans le monde, de même, après des décennies de recherche, de censure et d’entraves de toute sorte, le sinistre inventaire de
la Grande Famine semble toujours loin du solde. D’après les études les plus récentes, on avance approximativement le chiffre de 6 à 7 millions de morts pour toute l’URSS, dont 4 à 6 millions en
Ukraine soviétique : un taux de mortalité avoisinant les 15 %, observés, en l’espace de quelques mois, sur l’une des terres les plus fécondes de la planète. Mais à quoi bon mesurer avec précision
ce que l’opinion ignore jusque dans ses plus élémentaires contours, et qui n’aurait sans doute pas eu lieu dans ces proportions si l’information essentielle, même erronée, avait suivi son cours ?
Pourquoi ces chiffres, sous-estimés ou distordus, et néanmoins vertigineux, n’ont-ils soulevé, aujourd’hui comme hier, l’indignation des peuples ? Avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, 1933 fut
effectivement l’année noire que l’on sait, mais le fut-elle seulement pour cela ?
Si la dernière grande famine française, tuant une personne sur vingt en 1769, fut presque aussitôt dissoute dans l’amnésie collective, voire scientifique, on peut dire que le «Français moyen» ne
risque pas d’oublier celle qui frappa l’Ukraine en 1933, étant donné qu’il n’en a jamais rien su, – et qu’il n’en sait toujours rien, ou presque. Est-ce parce qu’il y eut dans l’Histoire plus de
400 grandes famines, ou parce que d’entre toutes c’est la seule qu’on ait su lui dissimuler ? Il y eut bien sûr des tentatives, des appels désespérés aux nations pour empêcher la catastrophe, mais,
partout, l’idéologie ou la « raison d’État » l’emporta. Pour brouiller les pistes, on sema autour de ce désastre plus de questions que de réponses, et avec tant de maestria que l’érudite polémique
dure toujours. Non que le débat actuel portât sur la réalité d’un crime qui n’est plus dissimulable, mais sur sa nature profonde, unique et imprescriptible. Qu’il soit celui d’un État contre une
nation jugée rebelle, ou celui d’un parti contre une classe sociale, ce crime demeure à ce jour sans Nuremberg. Loin de le noter, nos manuels d’histoire n’y consacrent, au mieux, qu’un misérable
paragraphe, qui enseigne d’une des plus graves catastrophes humaines qu’elle ne fut pas un crime contre l’humanité ni encore moins un génocide, mais une simple «bavure» du communisme… Autant dire,
un détail.
Le premier génocide perpétré en Europe au XXe s. demeure donc invisible; au plus grand nombre, il va de soi, mais aussi aux yeux de «spécialistes» qui, pour étudier ce drame terrien, paraissent
bien loin du sol... Car au-delà des chiffres, rares sont les auteurs qui savent en discerner la substance. Faut-il appeler des juristes à la rescousse ? Saisir la Cour européenne ? Faire voter
l’Assemblée nationale comme ce fut le cas pour les Arméniens ? Organiser un Tribunal pénal international comme celui de La Haye pour l’ex-Yougoslavie ? Ou les Ukrainiens n’appartiennent visiblement
pas à l’histoire des Hommes ? Des années après la chute du communisme en Europe, certains soviétologues se demandent encore comment ce crime planifié, accompli, et presque «justifié» peut encore
inspirer le doute.
CRIME PLANIFIÉ, car pour Staline et Molotov le problème national reposait avant tout sur le monde paysan, notamment en Ukraine où il rejetait un régime qui en 1917 avait fait peau neuve, mais qui,
sur le plan national, poursuivait la même proie. En outre, bien avant la révolution, le paysannat d’Ukraine avait appris à se méfier des villes-champignons apparues au sud et à l’est du pays ; pire
encore, il considérait avec dédain le sous-prolétariat urbain que le socialisme était censé régénérer. Particulièrement au seuil du XXe siècle, sous l’impulsion coloniale et industrielle, ces
villes sans âme avaient contribué à russifier toutes les minorités qui y avaient été installées. De plus, syndicats, Église et administration russes y avaient favorisé l’installation d’ouvriers
allogènes, cantonnant les «naturels» du pays dans leur «rustique» habitat. Sans surprise, le recensement de 1926 traduit bien cet état de fait : seuls 10 % des Ukrainiens de souche sont, à cette
date, citadins. Cependant, les ruraux représentaient encore 82 % de la population totale et formaient, comparé aux villes largement déculturées, une masse ethniquement homogène, prolifique et
nombreuse : toujours d’après ce recensement, en Ukraine soviétique, sur 20 millions de ruraux, seuls 5% se déclaraient de nationalité russe. De plus, si Moscou n’avait pas fusillé la «Renaissance
ukrainienne» des années 1920, celle-ci aurait survécu en tutrice de l’urbanisation industrielle et les villes d’Ukraine, conformément au programme de «renaturation» linguistique, n’auraient sans
doute pas le visage qu’on déplore depuis. Encore que, dès le début des années 1920, le départ des «Russes Blancs» fut amplement compensé, surtout dans les grands bassins industriels, par un afflux
de nouveaux arrivants favorables au régime : en 1926, 1/4 des Russes d’Ukraine déclaraient n’en être pas natifs.
Quoi qu’il en soit, pour Staline la culture ukrainienne ne devait jamais franchir le seuil du village ; ses rêves européens, universels et en quelque sorte «citadins», ne devaient en aucun cas être
exhaussés. Fils de la Chimère, les révolutionnaires ukrainiens y croiront pourtant jusqu’au bout... Mais de tous les bâtisseurs de la «nouvelle» culture ukrainienne, au soir de la grande Famine,
seul un mince dixième aura encore la vie sauve ou sera en instance de la perdre... Ainsi brisé, abattu et taillé en coupes réglées, il ne restait plus au grand chêne de la culture ukrainienne qu’à
offrir ses vieilles racines paysannes…
De cette steppe fertile dépendaient également l’approvisionnement et l’export céréaliers. Sans ces exportations, pas de machines-outils, la plupart d’importation occidentale. On le sait
aujourd’hui, l’équipement de l’URSS représentera la moitié du commerce mondial de produits industriels, une véritable manne financière pour le commerce mondial en pleine déflation. Par ailleurs,
l’industrialisation ultrarapide de l’URSS (décrétée lors du premier Gosplan, juste au moment où, en pleine dépression, le cours du blé était au plus bas) fit de l’Ukraine agricole la victime
désignée d’un sacrifice. Pour les planificateurs, une famine de plus ou de moins dans un empire qui en avait connu une dizaine en un siècle, n’avait rien d’effrayant. Sous ombre de progrès, la
nouvelle religion protégerait et renforcerait les nouveaux tsars aux pouvoirs démiurgiques. Même leurs laquais seront princes... à commencer par Viatcheslav Skriabine alias Molotov, petit cousin du
grand compositeur. Envoûté par la violence, Molotov sera toute sa vie en adoration devant Staline ; même la déportation de madame Molotova «pour sionisme» n’y changera rien… Le futur signataire du
pacte hitléro-stalinien n’était alors que membre du Comité central lorsque le 2 mars 1922 Lénine en personne lui écrivit une lettre secrète adressée en copie à toute la direction du Parti. « C’est
maintenant où jamais » explique Vladimir Ilitch en parlant de la famine qui sévissait alors sous ses yeux ; selon lui, elle était la seule chance de ramener dans les rangs bolcheviques les
populations hostiles à «Octobre». En Ukraine, épuisée par deux longues guerres, dont une d’indépendance, un demi-million d’êtres humains était précisément en train de mourir de faim... En 1891,
alors qu’il débutait sa courte carrière d’avocat, le futur bolchevik avait déjà rendu compte de l’outil que pouvait représenter la faim; il plaidera même pour son utilisation en politique ; une
vingtaine d’années plus tard, il allait encore affiner sa théorie en inventant la première manipulation humanitaire de l’histoire : accepter l’aide occidentale contre la reconnaissance de l'État
soviétique.
On peut dire que, dans ce domaine, Staline le suivit à la lettre. La famine qu’il créa et nia présente assurément un perfectionnement de ces vues. D’après le général Grigorenko (Hryhorenko), passé
en dissidence dans les années 1970 et lui-même affamé en 1933, Staline aurait donné l’ordre non écrit d’abattre la paysannerie ukrainienne, trop nombreuse pour être déportée. Sur ce sujet le petit
père des peuples nous a légué quelques riches aphorismes : «la question nationale est fondamentalement une question paysanne» ou encore : «sans paysannerie, pas de mouvement national fort».
À l’aube du grand massacre, Molotov (de
molot, le marteau) se rendit en Ukraine en tant que «super-commissaire» et y déclara à son tour que « la clé du pouvoir se trouve chez le moujik
ukrainien et le kozatchok du Kouban», en d’autres termes, sur les territoires ethniques et linguistiques ukrainiens ! Les cosaques du Kouban – bien qu’aujourd’hui largement russifiés – constituent
une tradition particulière qui fut amplement inspirée et du reste fondée par les Zaporogues, illustre branche de la cosaquerie ukrainienne aujourd'hui éteinte (elle fut déplacée vers l’Est à la fin
du XVIIIe siècle). Un peu plus d’un siècle après cet exode « dirigé », la plaine bordant la mer d’Azov côté Kouban se trouvait peuplée à 90 % de paysans et de cosaques d’origine ukrainienne, tandis
que sur les contreforts du Caucase les Ukrainiens formaient environ la moitié de la population rurale. Comme Catherine II en Ukraine, Lénine avait lui-même entamé une «décosaquisation» du Kouban en
1919 ; en 1923, le seul fait de prononcer le mot «cosaque» devint passible de déportation; à son tour, en 1933 la langue ukrainienne fut décrétée hors-la-loi dans cette partie de l’empire. Nous
voyons donc que «décosaquisation» et «dékoulakisation» riment avec «dénationalisation», y compris hors des frontières officielles de la RSS d’Ukraine.
Hormis les deux millions de « Koubantsi », d’autres régions peuplées en grande partie d’Ukrainiens furent touchées par la Famine, notamment celles qui avaient été rattachées à la Rép. de Russie,
avec ou sans statut particulier. Celles de Koursk (1,5 Million), de Voronej (1 M), mais aussi celles de Sibérie, du Turkestan, du Kazakhstan, d’Extrême-Orient (0,6 M). Quant aux villes, bien que
parfois touchées par la disette, elles ne furent pas volontairement visées. À la différence des villageois, les citadins bénéficiaient de coupons de rationnement ainsi que d’un passeport intérieur
leur permettant de se déplacer d’une région à l’autre. Les villageois ne disposaient pas de sauf-conduit et ne pouvaient pas chercher de nourriture en ville ou en quelque autre endroit.
Vulgairement parlant, ils étaient faits.
La grande faux de Staline s’abattra également sur les Allemands, les Kazakhs, et sur bien d’autres minorités nationales, mais au total, 80 % des décès par famine ou autres moyens auront
effectivement lieu en Ukraine, a fortiori dans la couche de population la plus ukrainienne. En 2003, les déclarations de Poutine devant l’ONU à ce sujet frisent l’immoralité. Fier que la Russie
puisse à présent contribuer au progrès d’aide contre la faim, il présente le peuple russe comme ayant lui-même enduré la Famine de 1933 dans certaines régions (il ne dit pas qu’elles étaient
peuplées d’Ukrainiens) et cite l’Ukraine non pas comme une nation victime de Moscou, mais comme un espace géographique où « des » peuples ont été affamés. On est encore loin des « excuses » que les
autorités ukrainiennes d’ailleurs ne demandent pas.
CRIME ACCOMPLI, car la collectivisation forcée servit non seulement un objectif officiel et clairement avoué – éliminer les koulaks en tant que «classe» –, mais permit surtout d’atteindre un but
secret tout aussi indispensable au renforcement du pouvoir soviétique : la disparition de l’Ukraine nationale. Concept bolchevique, la dékoulakisation forcée fut imposée par Staline dès février
1930, au moment précis où il entamait une guerre ouverte contre l’intelligentsia ukrainienne, y compris celle qui se réclamait ou se soumettait au bolchevisme (ce que minimisent trop souvent les
commentateurs français). Les autorités locales, fières de la politique d’ukrainisation qu’elles avaient pu mettre en œuvre depuis 1925, apprirent à leurs dépens ce que internationalisme voulait
dire en URSS. Naïves ou fanatiques, il est étrange qu’elles n’aient pu s’en rendre compte avant d’être conduites au peloton ou acculées au suicide comme Mykhaïlo Skrypnyk, chef de file de
l’ukrainisation.
En plus de cette complicité extérieure, simultanée ou ultérieure, naïve ou frauduleuse, sur le plan intérieur la mécanique du crime fut littéralement implacable; ceux qui donnaient les ordres en
première ligne devaient vraiment haïr les paysans ukrainiens, ou bien leur patriotisme de parti n’était en réalité qu’une «assurance-vie». Les déportations de villages étaient toujours préparées
minutieusement et appliquées clandestinement, selon des directives locales ultra-secrètes (aujourd’hui partiellement dévoilées dans l’enfer des archives). Après le premier échec de la
collectivisation, 25.000 prolétaires non ukrainiens furent envoyés en Ukraine pour organiser les fermes collectives, c’est-à-dire la famine. Il y eut des révoltes ; contre certains villages, on fit
même donner l’artillerie. Au total, en seulement quatre ans, le nombre de kolkhozes passa de 2,5% à 77%. C’est à cette date, fin 1932, que la famine fut méthodiquement «appliquée» sur l’ordre et
complet contrôle de Staline.
Ses éminences grises (telles Postychev et Balytsky de nationalité russe, ou juive comme Lazar Kaganovytch et Mendel Khazaïevytch) eurent pour principale mission de faire régner la terreur
totalitaire; sous leur signature, des milliers de décrets de déportation ou d’exécution enverront à la mort des populations entières. À la veille de la Famine, 80 % des secrétaires locaux seront
déjà liquidés ou internés, rendant l’appareil du Parti communiste d'Ukraine «opérationnel» pour « l'action ». Radicalement épuré, y compris ethniquement (les Ukrainiens n’y furent du reste jamais
majoritaires malgré une courte majorité d’adhérents) le parti bolchevique sera une pièce maîtresse du dispositif. Tout aussi contrôlée, aucune opposition de la part du monde des lettres ou de la
presse ne pouvait plus perturber « le plan ». Le Kremlin avait déjà mis un terme au vœu de liberté culturelle émis par le deuxième peuple slave, et, après l’esprit, à présent il s’attaquait au
corps.
Bien que ce corps, en réalité, était l’âme millénaire du pays. La campagne ukrainienne n’était pas seulement le riche grenier à piller ; elle était par-dessus tout la base spirituelle, pour ainsi
dire l’âme d’une culture en plein renouveau. Au vrai, les bolcheviks ukrainiens avaient eux-mêmes affaibli cette culture ancestrale en s’acharnant sur ses racines chrétiennes (loin d'être les
seules). Avant que Moscou ne détruise 80% des édifices religieux dans les années 1928-1931, tout avait été entrepris pour neutraliser l’
opium du peuple en lui inoculant une forte dose de «
socialisme ». En Ukraine, la Saint-Barthélemy stalinienne durera plusieurs années, ses plus lourdes pertes surviendront dans les rangs de l'Église orthodoxe autocéphale (créée à l’indépendance en
1918). Trente-quatre évêques et deux mille clercs mourront en martyre.
Le bolchevisme ukrainien avait aussi endormi l’Ukraine nationale en donnant chair à certains de ses rêves. Certes, il avait adopté une orientation pro-ukrainienne dans les années 1920 :
l’économiste russo-ukrainien Volobouïev n’avait-il pas courageusement dénoncé la mainmise de Moscou sur l’économie ukrainienne dans le très officiel
Oukraïnskyï Bilchevyk ? Mais cette
politique du « laisser jouer » apporta à Moscou un bénéfice bien plus grand, notamment en apaisant un pays qui venait de perdre son indépendance au terme d’une guerre atroce. D’ailleurs, après la
défaite des nationaux, la résistance armée conduite par l’UVO, organisation politiquement hétéroclite composée d’anciens combattants indépendantistes, ne trouva réellement de base qu’en Galicie,
c'est-à-dire en Ukraine occidentale, alors « polonaise », où les Polonais, anciens alliés des petliouristes (indépendantistes de gauche), trahissaient la promesse faite à Versailles de garantir les
droits nationaux ruthènes, c’est-à-dire ukrainiens. Qui plus est, à la faveur de cette habile politique voulue par Lénine, une partie de l’UVO se dit confiante en l’URSS pour libérer l’Ukraine
occidentale ; d’éminentes personnalités, dont le père de l’indépendance M. Hrouchevsky, revinrent d’exil. Toutes le regretteront...
Pourtant, c’est un fait, jusqu’en 1933 l’ukrainisation, bien qu’entravée par Moscou, sera un succès majeur pour les marxistes ukrainiens ; elle avait porté ses fruits jusque dans les villes, en
vertu de la politique dite d’«enracinement» assignée aux prolétaires russes (ou russifiés) du pays. Signe incontestable, à cette date neuf journaux sur dix ne paraissent ou ne titrent qu’en
ukrainien. Mais pour Staline c’en était trop : pour cet affront à la doctrine de la « fusion nationale entre les peuples », l’Ukraine devint la principale victime de la collectivisation forcée. Ce
« traitement spécial » aura pour conséquence une violence totale, inédite, où l’expression ravager une culture prendra tout son sens...
CRIME « JUSTIFIÉ » enfin, car le bouc émissaire de cette entreprise criminelle fut le
koulak, expression désignant à l’origine un paysan aisé qui, fort de ses revenus, pouvait pratiquer
l’usure, ce qui en faisait un personnage particulièrement exécré des autres villageois. Avant 1917, les koulaks possédaient un tiers des terres. Hors-la-loi durant le communisme de guerre
(1917-21), puis à nouveau légalisée dans le cadre de la NEP, cette « classe possédante » ne fut cependant jamais reconstituée : quand fut décidée la dékoulakisation stalinienne, seulement 4 % des
terres appartenaient aux koulaks ; 90 % d’entre eux n’employaient qu’une seule personne. Avec le second revirement du Parti qui voulut à nouveau les éliminer, chaque paysan hypothétiquement ou
réellement réfractaire à la collectivisation, même très pauvre, fut arbitrairement déclaré « koulak » et soumis comme tel à d’insurmontables impôts. Incapables de faire face, les paysans cédaient
leurs biens à l’État pour une « bouchée de pain », pain qu’on leur retirera systématiquement à partir de décembre 1932. Si cette violence a pu choquer le communiste de base, beaucoup
d’intellectuels communistes feront en sorte de ne l’avoir jamais vue. Gorki, fils de paysans pauvres et amer critique de Lénine, n’était-il pas rentré d’exil pour défendre le Plan stalinien ?
Boukharine, viré de la Pravda pour avoir critiqué la collectivisation, n’était-il pas revenu vers Staline dès 1934 ? Et Eugène Samuelovitch Varga, ancien apprenti boulanger hongrois devenu
économiste officiel du PC, n’avait-il pas théorisé la famine ? Se sentant en grande estime pour sa contribution doctrinale, il se permettra même d’écrire au camarade Staline pour protester contre
l’arrestation abusive de communistes comme lui réfugiés en URSS, à une époque où l'on risquait le Goulag pour moins que ça…
À travers leurs témoignages, certains affameurs – sans grade ou kapos des champs de la mort – soutiennent qu’ils se sentaient investis d’une mission sacrée ; ils pouvaient, en bons communistes et
sans scrupules, laisser mourir des familles entières, extirper des mains d’un pauvre enfant émacié jusqu’au dernier quignon de pain; retirer, à une mère sans lait pour son nourrisson, les dernières
subsistances. La faim justifie les moyens… mais pour quel dessein ? Les paysans avaient déjà tout donné et ne pouvaient ni fuir ni lutter.
Dans l’histoire, les famines ont été généralement le fait de blocus ou de sièges, comme celui, proverbial, de Sancerre tenue pendant huit mois par les huguenots (1573). L’expression « avoir la faim
de Sancerre dans les entrailles» est tombée depuis dans l’oubli. Oublié également, le siège de Paris qui obligea Henri IV à prendre Corbeil, alors « grenier » de la capitale. Surprise des racines
cachées, l’ancienne préfecture de l’Essonne aurait donné corbillard, du nom des barques sur lesquelles étaient convoyés les cadavres… Grâce à la littérature, il reste toujours quelque chose, même
d’infime, dans le langage. On ne sait quel mot serait à même de qualifier une famine organisée, si spécifique, unique, comme celle qui décima l’Ukraine en 1933. Dans le cas des Juifs, la question
est sous haute surveillance. Depuis sa sortie en 1985, le documentaire de Claude Lanzman semble avoir greffé au français le mot hébreu Shoah (catastrophe), jugé plus adéquat qu’holocauste, du grec
sacrifice rituel, même si on le privilégie toujours aux États-Unis (textuellement, holocauste signifie brûlé complètement). La banalisation supposée de «génocide» n’est certainement pas étrangère à
cette politique des mots. En Ukraine, un vocable en partie paronyme à holocauste, «holodomor», désigne officiellement la famine de 1932-1933, tiré de
holod (la faim) et
moryty
(détruire).
Mor (la peste, le fléau) pourrait s’apparenter aussi à Shoah. Holodomor, qui rime avec « mort » en final et « holocauste » en initiale, serait un bon candidat à la langue
française. Mais d’ici qu’il entre dans le Larousse, il faudrait déjà que le documentaire canadien sur l’Holodomor puisse être diffusé en entier sur une chaîne nationale… L’excellente traduction du
Prince Jaune de Vassyl Barka (parue chez Gallimard), un roman sur le Holodomor, n’y fera rien.
Les communistes, eux, ont toujours su manipuler le vocabulaire. À la Libération, le parti des fusilleurs devint « le parti des fusillés » ; le régime de parti unique, un « centralisme
démocratique ».. Comme le fait remarquer Vassili Grossman, fervent stalinien devenu antistalinien au regard de sa propre judaïté après l’affaire des Blouses blanches : rebaptiser koulaks les
paysans ukrainiens contribuait à les déshumaniser. Mais, bien plus encore, masquer le vrai visage des victimes, le marquer d’une cicatrice verbale afin de le rendre méconnaissable, là était la
vraie manœuvre. Si pour les nazis les Juifs ne devaient pas être des Hommes, pour les staliniens les Ukrainiens ne devaient pas être ukrainiens.
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